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Où étais-tu l’hiver 1988 ?

 

 

 

 

Pièce en cinq scènes de Mohammad Yahroubi

 

 

Traduit et adapté du persan par Tinouche Nazmjou

Scène 1

 

 

 

Noir.

On entend des voix provenant d’un microphone.

 

 

VOIX DE L’HOMME

Où étais-tu l’hiver 1987 ?

 

                   Pas de réponse. Un temps.

 

VOIX DE LA FEMME

Qu’est-ce que tu as dit ?

 

VOIX DE L’HOMME

Tu es réveillée ?

 

VOIX DE LA FEMME

J’allais juste m’endormir quand tu as parlé.

 

VOIX DE L’HOMME

Je t’ai demandé où tu étais l’hiver 87.

 

VOIX DE LA FEMME

L’hiver quand ?

 

VOIX DE L’HOMME

Dors.

 

VOIX DE LA FEMME

Non, tu as dit quand ?

 

VOIX DE L’HOMME

Dors, je te le demanderai demain.

 

VOIX DE LA FEMME

Non, dis-le maintenant.

 

VOIX DE L’HOMME

Où étais-tu l’hiver 1987 ?

 

VOIX DE LA FEMME

Je ne me rappelle pas.

 

                   Un temps.

 

Pourquoi ?

 

VOIX DE L’HOMME

Tu étais ici ?

VOIX DE LA FEMME

Je ne me souviens pas.

 

VOIX DE L’HOMME

Comment ça ?

 

VOIX DE LA FEMME

Je ne me souviens pas. C’est tout. Pourquoi tu me demandes ça ?

 

VOIX DE L’HOMME

Tu dois sûrement te rappeler de l’hiver 87. Il était différent de tous les autres hivers. Il était différent pour tous ceux qui se trouvaient là. Surtout en février.

 

VOIX DE LA FEMME

Je ne me souviens vraiment pas où j’étais. Pourquoi c’était différent ?

 

VOIX DE L’HOMME

Réfléchis un peu, ça va te revenir.

 

VOIX DE LA FEMME

J’ai sommeil.

 

VOIX DE L’HOMME

Je t’ai dit de dormir.

 

VOIX DE LA FEMME

Tu ne veux pas me dire en quoi c’était différent ?

 

VOIX DE L’HOMME

Dors, je te dis.

 

VOIX DE LA FEMME

Si tu ne me le dis pas, je ne vais pas pouvoir dormir. Pourquoi devrais-je savoir où j’étais l’hiver 87 ?

 

VOIX DE L’HOMME

1987... L’hiver... C’est l’année où l’Irak a commencé à nous bombarder de missiles.

 

VOIX DE LA FEMME

Ah, je vois.

 

VOIX DE L’HOMME

Alors ? Tu étais où ?

 

VOIX DE LA FEMME

Le deuxième jour, nous sommes allés louer une villa au nord du pays, avec toute la famille...

 

                   Un temps

 

Et toi, tu étais où ?

 

VOIX DE L’HOMME

Ici même. Jusqu’à la fin.

 

VOIX DE LA FEMME

Non.

 

VOIX DE L’HOMME

Si... Jusqu’à la fin des attaques. Téhéran n’était plus qu’un désert. Disparus les embouteillages. Toutes les rues étaient vides. Parle-moi de vous. De quoi te rappelles-tu ?

 

 

VOIX DE LA FEMME

Tu es en train d’écrire quelque chose ?

 

VOIX DE L’HOMME

Oui.

 

VOIX DE LA FEMME

J’ai trop sommeil. On en reparlera demain. Tu veux bien ?

 

VOIX DE L’HOMME

Très bien.

 

VOIX DE LA FEMME

Je t’aime.

 

VOIX DE L’HOMME

Moi aussi.

 

Lumière.

La scène est remplie de cartons fermés par des rubans, des cordes et d’autres broutilles. Certains cartons portent la mention « fragile ». NAHID et LA MERE auront comme principale activité, jusqu’à la fin de la scène, l’ouverture des cartons et le rangement en lieu propice des objets qui s’y trouvent.

On entend chanter un coq. A partir de cet instant on entendra le coq chanter de temps en temps.

 

LA MERE

Quelqu’un a un coq ici.

 

NAHID

Et voilà. Pendant toute l’année, cette bête va nous réveiller à n’importe quelle heure de la nuit.

 

LA MERE

J’aime bien le chant du coq. Et c’est bien pour toi aussi. Ça va t’obliger à te réveiller de bonne heure le matin et à ne pas dormir jusqu’à midi.

 

NAHID

NASSER... NASSER. Apporte le reste des affaires.

 

LA MERE

Tu as renvoyé les déménageurs ? 

 

NAHID

Ben oui. Leur forfait de trois heures est terminé. S’ils étaient restés plus longtemps, ils m’auraient encore réclamé de l’argent. Et puis d’ailleurs, ils ont déjà fait le plus gros... On a mis le téléphone dans quel carton ?

 

                   LA MERE désigne l’un des cartons.

 

NASSER, qu’est-ce que je t’ai dit ?

 

LA MERE

Il va y aller. Laisse-lui le temps de se reposer un peu.

 

NAHID

Mais non maman. On ne peut quand même pas laisser nos affaires au milieu de la cour. Allez, lève-toi NASSER !

 

NASSER quitte la chambre voisine et entre sur scène. NAHID branche le téléphone qu’elle a trouvé dans le carton.

 

NASSER

Pourquoi tu as renvoyé les déménageurs ? S’ils étaient restés encore une heure, ils auraient, au maximum, demandé mille toumans de plus.

 

NAHID

Bon sang de bonsoir ! Si mille toumans, ce n’est rien pour toi, donne-les moi tout de suite et je vais rentrer les affaires moi-même.

 

LA MERE

Apporte à l’intérieur ces affaires, mon garçon.

 

NAHID

Mais qu’est-ce que vous foutez là, vous ?

 

LA MERE

C’est à nous que tu parles ?

 

NAHID

Non, je parle à ces appareils de musculation...

 

                   A NASSER

 

Je ne t’avais pas dit de descendre tout ça à la cave ?

 

NASSER

Je veux m’entraîner.

 

NAHID

Tu dis ça depuis un an.

 

NASSER

Je veux m’entraîner tous les matins sur le balcon.

 

NAHID

Je ne te laisserai jamais t’entraîner sur le balcon.

 

NASSER

Parce que ça dépend de toi ? C’est ma chambre. Et j’ai envie de m’entraîner sur le balcon.

 

NAHID

Qui a dit que c’était ta chambre ?

 

NASSER

J’ai dit dès le début que je voulais cette chambre.

 

LA MERE

Mon garçon. On a dit que, toi et moi, nous prendrions cette chambre-là.

 

NASSER

Jamais de la vie. J’ai fait plein de projets pour cette pièce. Je veux m’entraîner tous les matins sur le balcon. Et l’été, je veux y installer une moustiquaire pour dormir à la belle étoile.

 

NAHID

Maman et toi, vous dormirez dans cette chambre-là.

 

NASSER

Parce que c’est toi qui décide ?

 

NAHID

Je t’en prie NASSER. Je suis crevée. Arrête de me taper sur les nerfs.

 

NASSER

                   La coupant

Je n’en ai rien à faire que tu sois crevée. Nous aussi, on est crevés. Elle dit ça comme si elle était la seule à travailler.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Mmm... C’est très quotidien. C’est le gros défaut de ce que tu écris : c’est très quotidien.

 

                   Un temps

 

Quoi ? Je t’ai vexé. C’est ça ?

 

LA VOIX DE L’HOMME

Non.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Si.

 

LA MERE

Mon garçon, cette chambre donne sur la salle de bain. Dès que quelqu’un voudra prendre un bain, il va te déranger. Je croyais que tu voulais...

 

NASSER

Ce n’est pas grave. C’est quand même celle-là que je veux.

 

NAHID

Ne perds pas ton temps à rêver et va plutôt monter les affaires.

 

NASSER

Je ne toucherai à rien tant qu’on aura pas réglé ce problème.

 

LA MERE

Tu feras tes exercices dans l’autre chambre, mon chéri.

 

NASSER

Mais ce n’est pas un endroit où on peut s’entraîner. Je vais transpirer et ça va empester toute la chambre.

 

 

NAHID

De toutes façon, on ne fait pas de musculation dans un appartement. Si tu tiens vraiment à t’entraîner, va dans un gymnase.

 

NASSER

Si j’étais ALI, j’aurais divorcé depuis longtemps.

 

LA MERE

NASSER !

 

NAHID

Alors c’est vraiment dommage que tu ne sois pas Ali. Car je ne demande que ça : le divorce.

 

LA MERE

Mon garçon, on en avait déjà parlé...

 

NASSER

Personne n’en a parlé avec moi, maman.

 

NAHID

J’en ai parlé avec maman.

 

NASSER

C’est avec moi que tu aurais dû le faire.

 

                   A LA MERE

 

Avec qui elle aurait dû en parler ?

 

LA MERE

Ecoute, mon garçon, cette chambre...

 

NASSER

Non, je voudrais seulement savoir avec qui elle aurait dû en parler ?

 

LA MERE

Avec toi... mais mon garçon...

 

NASSER

Merci maman.

 

NASSER se dirige vers l’autre chambre, revient avec un carton qu’il pose sur scène.

 

NAHID

Qu’est-ce que tu fais ? Ne touche pas à nos affaires. Tu entends ce que je te dis ?

 

NASSER

Je t’avais prévenu depuis le début que je voulais cette chambre.

 

NAHID

Et moi, je te dis maintenant que ce sera la mienne.

 

NASSER

Pourquoi ?

 

NAHID

Parce que j’en ai envie.

 

NASSER

Tu ne m’as pas convaincu.

 

NAHID

C’est ma chambre parce que c’est moi qui paye la plus grosse partie du loyer ici. T’es content maintenant ?

 

NASSER repose le carton qu’il venait de soulever et va directement mettre son blouson.

 

LA MERE

Où vas-tu ?

 

                   NASSER ne répond pas.

 

NAHID

Maman t’a demandé où tu allais...

 

NASSER

Aux chiottes.

 

                   NASSER se dirige vers les toilettes.

 

LA MERE

Tu n’aurais pas dû dire ça.

 

NAHID

Tu as bien vu qu’il m’a forcé...

 

LA MERE

Et qu’est-ce que ça peut bien faire, si tu lui laissais l’autre chambre ?

 

NAHID

Qu’est-ce que ça veut dire ? Pourquoi faut-il tout lui passer ? C’est de ta faute, maman. Dès qu’il boude un peu, tu flanches.

 

LA MERE

Mais pourquoi vous vous disputez pour tout et n’importe quoi ?

 

LA VOIX DE LA FEMME

C’est vraiment très quotidien.

 

                   NASSER sort des toilettes.

 

NASSER

Maman, je ne rentrerai pas ce soir.

 

LA MERE

Il fait très froid dehors. Ne sors pas.

 

NAHID

Et où veux-tu aller ?

 

NASSER

Occupe-toi de tes oignons. Tu n’as plus aucun droit de te mêler de mes affaires. Je vais où je veux. Je rentre à l’heure qui me plaît.

 

NAHID

Dégage. Petit merdeux.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Encore des gros mots ?

LA VOIX DE L’HOMME

Tu y croirais si je ne leur mettais que des belles phrases dans la bouche ? Les gens que je connais parlent comme ça. Et encore, j’ai essayé d’écrire le plus correctement possible. Mais là, c’était nécessaire.

 

                   NASSER sort de la maison.

 

NAHID

Il a de l’argent sur lui ?

 

LA MERE

Je n’en sais rien.

 

NAHID

On dit toujours que ce sont les femmes qui boudent et qui font des manières. Chez nous, c’est le contraire. Ce sont les hommes qui font la tête... Où vas tu ?

 

LA MERE

Je vais le chercher.

 

NAHID

                   Elle lui prend son fichu.

De quoi tu te mêles ? Ce n’est plus un enfant. Il va faire un tour et il va revenir.

 

LA MERE

Tu lui as mal parlé. Et tu n’as même pas honte !

 

NAHID

Pourquoi c’est toujours moi qui doit faire attention à lui ? En ce moment, je suis sur les nerfs, maman. Et je suis l’aînée. Tu as vu comment il me parle ?

 

LA MERE

Je ne suis pas contente de vous. D’aucun de vous deux. Vous ne vous conduisez pas bien. Vous n’arrêtez pas de vous crêper le chignon. Vous n’avez aucun respect l’un pour l’autre. Il ne se passe pas un jour sans que vous vous disputiez. Sans arrêt des insultes et de la bagarre.

 

NAHID

NASSER doit obéir à quelqu’un. A toi, il ne t’obéit pas. Je suis obligé d’agir comme ça pour qu’il m’obéisse.

 

LA MERE

Ton problème, NAHID, c’est que tu as une langue de vipère. Tu ne sais pas parler gentiment.

 

NAHID

Et toi ? As-tu obtenu quoique ce soit en lui parlant gentiment pendant toutes ces années ?

 

LA MERE

Oui. Oui. Il me respecte moi. Contrairement à toi.

 

NAHID

Il te respecte ? S’il te respectait, il t’aurait dit où il allait.

 

LA MERE

Tu as bien entendu qu’il m’a dit dès le début qu’il ne rentrerait pas ce soir. Je ne lui avait pourtant rien demandé et il me l’a dit quand même. Mais quand toi, tu lui as demandé où il allait, il n’a pas voulu te répondre.

 

NAHID

Tu as trop gâté ton fils, maman.

 

LA MERE

Tu ne sais pas comment te comporter avec les gens, ni avec ton mari. C’est pour ça qu’il n’est pas là, en ce moment, pour nous aider.

 

NAHID

NASSER est parti parce qu’il cherchait une excuse pour se débiner. Parce que c’est un paresseux, un bon à rien. C’est pareil pour ALI. Ce sont les deux bœufs de la même charrette.

 

LA MERE

Peux-tu, pour une fois, accepter d’avouer que tu as tort ?

 

NAHID

Maman, je t’assure que je suis crevée et que je n’ai pas du tout envie de parler de tout ça.

 

 

LA MERE

Tu es comme ton père. On dirait que c’est lui qui t’a mis au monde et pas moi. Lui aussi, dès qu’il ne savait pas quoi dire, il disait : « je suis crevé. Je n’ai pas envie. »

 

LA MERE et NAHID rangent les affaires en silence.

 

LA VOIX DE LA FEMME

La pauvre ! Elle ressemble à ma mère. A toutes les mères. Tant que les enfants sont encore petits, leur mère est encore toute-puissante. Dès qu’il ont peur de quelque chose, ils se réfugient vite auprès d’elle. Quand ils sont tristes, c’est elle qu’ils réclament. Elle est leur point d’appui. Mais dès qu’ils grandissent, tout devient différent. C’est la mère qui doit s’appuyer sur eux. Cette perte du pouvoir de la mère est vraiment très triste.

 

                   Sonnerie de téléphone. NAHID décroche.

 

NAHID

Allo... Bonjour. Non, c’est encore le bazar ici. On a engagé des déménageurs... Non. Où ça ? Comment était-il ? Tu es sûr que c’était ALI ?... Oui. C’est comme ça. Depuis trois jours. Je n’en peux plus, MAHTOB. La seule solution, c’est de nous séparer. Non, c’est la seule solution... Je suis fatiguée... non, je n’en peux plus. Je lui ai dit que je ne voulais plus le revoir. Je l’ai traité de tous les noms. J’étais très en colère.

 

LA MERE

Et tu es obligée de raconter tout ça à n’importe qui ?

 

NAHID

Si c’était vraiment un homme, il serait venu nous aider pour le déménagement. Je suis morte de fatigue. C’était à lui de faire ça, pas à moi. Attends un peu qu’il m’appelle. J’ai tout préparé. Tout ce que j’ai à lui dire... J’ai pris ma décision. Nous devons nous séparer. Je n’en peux plus. Je ne peux plus continuer à vivre avec quelqu’un qui ne me comprend pas. Mais où a-t-on vu que c’est l’homme qui fait la tête et s’en va de la maison ? Ce sont les femmes qui font ça. Et cette fois, quand il partait, j’ai crié : « Fous le camps et ne reviens plus jamais ». Et j’espère vraiment qu’il ne reviendra pas. Sauf pour signer le divorce. Non, je sais très bien ce que je dis.

 

 

LA VOIX DE L’HOMME

Où étais-tu quand ils ont envoyé le premier missile ?

 

LA VOIX DE LA FEMME

Avec ma mère. Nous achetions des vêtements pour le nouvel an.

 

LA VOIX DE L’HOMME

Vous avez pensé que c’était quoi ce bruit ?

 

NAHID

Maman pensait que c’était le tonnerre. Oui. Je m’en souviens. Maman pensait que c’était le tonnerre, mais moi, je disais que ça devait être une bombe piégée. Je ne sais pas si tu t’en rappelle, mais à l’époque, il y avait pas mal d’attentats à la bombe. Oui, je me souviens très bien que je croyais que c’était une bombe. Je pensais que ça ne devait pas être très loin de nous, car le bruit de l’explosion m’avait semblé très proche. Nous avons continué à faire nos courses, comme si de rien n’était. Mais quand ils ont envoyé le second missile, j’ai cru à un bombardement aérien. Nous étions dans le bus. A l’époque, les hommes et les femmes n’étaient pas encore séparés dans les bus. Je me souviens encore du visage de tous ces gens autour de moi. Ils étaient tellement inquiets à l’idée que la guerre avait encore commencé dans les villes. Mais je me souviens que j’étais très contente. Car j’espérais que les écoles allaient fermer.

 

Pendant ce temps, NAHID a déjà terminé sa conversation téléphonique et s’est remise au travail. Mais à l’évidence, elle a la tête ailleurs.

 

NAHID

MAHTOB m’a dit qu’hier, elle a vu ALI dans la rue... avec une femme dans sa voiture.

 

LA MERE

C’est ce qui arrive quand on ne sait pas garder son mari.

 

NAHID

Maman, on ne peut rien te dire. Tu sais seulement mettre le feu au poudre.

 

LA MERE

La vérité est toujours dure à entendre. Savoir garder son mari c’est tout un art, ma belle.

 

NAHID

Oui, et c’est un art dans lequel tu excelles, n’est-ce pas ? C’est pour ça que tu as laissé mourir papa.

 

LA MERE

Qu’est-ce que tu racontes ? Il a eu une crise d’apoplexie.

 

NAHID

Et pourquoi il a eu une crise d’apoplexie ? Pourquoi un homme en bonne santé doit-il tomber et mourir d’un coup ? Parce que c’était vous la cause de son infarctus, madame. En voilà une autre de vérité. C’est dur à entendre, non ?

 

                   On entend une explosion.

 

LA MERE

Grand Dieu. Qu’est-ce que c’était ?

 

NAHID

Je crois bien que ça doit encore être un attentat à la bombe.

 

                   NOIR


 

Scène 2

 

 

 

 

 

La scène est plus rangée. Mais on aperçoit encore quelques cartons emballés. LA MERE est au téléphone. NAHID bricole la télévision.

 

 

NAHID

Quoi ? Qu’est-ce que tu as ? Pourquoi on ne t’entend pas ?

 

LA MERE

C’est à moi que tu parles ?

 

NAHID

Non, c’est à la télé. Combien de fois ai-je dit à NASSER de faire attention aux déménageurs quand ils transportaient les cartons. Je ne sais pas où ils ont cogné la télé mais il n’y a plus de son.

 

LA MERE

Ça ne décroche pas chez ton oncle.

 

                   On entend une explosion.

 

Grand Dieu.

 

NAHID

Celui-là semblait vraiment très proche.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Le premier jour des bombardements de missiles ne ressemblait pas à ça. Les gens pensaient que c’était un bombardement aérien. On ne comprenait pas pourquoi les canon antiaériens ne marchaient pas. On n’entendait même pas les sirènes d’alarme. Tu as oublié ? Dès que les gens entendaient une explosion, ils éteignaient vite les lumières.

 

La lumière sur la scène s’éteint. Seule la lumière du téléviseur éclaire la scène.

 

NAHID

Quoi ? Qu’est-ce que tu as ? Pourquoi on ne t’entend pas ?

 

LA MERE

C’est à moi que tu parles ?

 

NAHID

Non, c’est à la télé. Combien de fois ai-je dit à NASSER de faire attention aux déménageurs quand ils transportaient les cartons. Je ne sais pas où ils ont cogné la télé pour que le son ne sorte plus.

 

LA MERE

Ça ne décroche pas chez ton oncle.

 

                   On entend une explosion.

 

Grand Dieu.

 

NAHID

Celui-là semblait vraiment très proche.

 

LA MERE

Dieu soit loué !

 

LA VOIX DE LA FEMME

Dieu soit loué ? pourquoi Dieu soit loué ?

 

LA VOIX DE L’HOMME

Chaque fois que nous entendions une explosion, nous étions heureux. Heureux de voir que cette fois, le missile ne nous était pas tombé dessus. Je ne sais pas pour les autres, mais personnellement, le sentiment d’allégresse se transformait peu à peu en tristesse. Quand je pensais à tous ceux qui venaient, à l’instant, de mourir sous les ruines de leur maison... Aux enfants qui étaient morts... A ceux qui étaient partis, avec en eux, un monde d’espoir et d’illusions. Un jour j’ai vu, dans la rue, un tracteur sortant des cadavres d’une maison en ruine. De peur, je ne pouvais plus faire un pas. Je pensais à chaque instant qu’un missile pouvait me tomber sur la tête. Un soir, j’étais dans le bain, quand j’ai entendu une explosion. Je me suis mis à pleurer. A pleurer seul dans le bain. Mais j’était content de voir qu’il ne m’était rien arrivé, qu’on n’allait pas me retrouver nu sous les décombres. Je m’imaginais... j’imaginais mon cadavre, le corps plein de savon, le gant de bain à la main, sous les ruines...

 

LA VOIX DE LA FEMME

Je me souviens qu’une fois, un missile était tombé à côté d’un bain pour femmes et qu’elles étaient toutes sortie dans la rue en criant... Le lendemain les gens avaient trouvé un nouveau slogan : « Nous combattrons, nous combattrons jusqu’à la victoire / Saddam, envoie tes missiles au même endroit qu’hier soir ! »

 

                   Sonnerie du téléphone.

 

NAHID

Allô... Allô ?... Allô ?...

 

                   Elle raccroche.

 

Ça doit être ALI. Chaque fois qu’il y a eu une explosion, le téléphone a sonné et personne ne répondait au bout du fil. Oui, ce doit être ALI. Mais il est tellement orgueilleux qu’il ne veut même pas parler.

 

                   Sonnerie du téléphone.

 

Allô... On peut savoir où tu es ? Pourquoi tu n’as pas appelé plus tôt ? Il ne t’est pas venu à l’esprit qu’on pouvait s’inquiéter ?

 

LA MERE

Donne-moi le téléphone, NAHID. Le téléphone...

 

                   Elle prend le combiné.

 

Allô, mon fils où es-tu ? Pourquoi tu n’as pas appelé plus tôt ? Rentre vite à la maison, mon garçon. J’ai peur.

 

                   A NAHID.

 

NAHID, il dit qu’on devrait sortir.

 

NAHID

Ici, on est plus en sécurité qu’à l’extérieur. pourquoi écoutes-tu les âneries de ce gamin ?

 

LA MERE

Ici, on est plus en sécurité. Non, si tu ne rentres pas, je ne pourrais pas m’empêcher de me faire du souci pour toi. Rentre à la maison, mon chéri. Je suis seule. Nous sommes seules... je t’en prie.

 

NAHID

Arrête de le supplier, maman.

 

                   Elle prend le combiné.

 

Tu n’as pas honte ? Tu es, soi-disant, l’homme de cette maison. Tu es censé rester là pour nous protéger.

 

LA MERE

Rends-moi le combiné.

 

                   Elle prend le combiné.

 

Rentre tout de suite à la maison. J’ai vraiment très peur. Il fait froid dehors. Je vais tomber malade. Promis ? Promets-moi. Avant une heure. En attendant, appelle-moi à chaque fois qu’il y aura une explosion. Que Dieu te garde.

 

                   Elle raccroche. Le téléphone sonne aussitôt.

 

Quoi ?

 

                   Elle décroche.

 

Allô. Bonjour frangin. J’ai appelé il y a quelques minutes et personne n’a décroché. Et où êtes-vous maintenant ?... NAHID, ton oncle et les enfants ont quitté la ville. Il veut qu’on les rejoigne.

 

NAHID

Non maman. Moi, je n’ose pas mettre un pied dehors.

 

LA MERE

Frangin, on ne peut pas venir. NASSER et ALI ne sont pas encore rentrés et on n’a pas encore fini de déballer nos affaires.

 

NAHID

Maman, demande-lui quels sont les quartiers qui ont été touchés.

 

LA MERE

On est assises là, dans le noir.

 

NAHID

Maman, demande-lui.

 

LA MERE

Frangin, où sont tombés les missiles ? Qu’ils soient maudits au nom du prophète... Au revoir frangin. Que Dieu te protège.

 

                   Elle raccroche.

 

Un des missiles est tombé dans l’avenue de la République. On ne connaît personne dans ce quartier-là ?

 

NAHID

Non.

 

LA MERE

Dieu soit loué.

 

NAHID

La radio est dans quel carton ?

 

LA MERE

Je n’en sais rien.

 

NAHID inspecte les cartons pour retrouver la radio.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Je me souviens bien que ni la télé, ni la radio n’ont parlé des missiles les premiers jours. Mon père avait capté une radio étrangère pour comprendre ce qui se passait. MITRA pleurait et voulait quitter la ville. Notre voiture était en panne. Maman a appelé un taxi qui nous a conduit au parc ERAM. Nous sommes resté là-bas, à trembler dans le froid, jusqu’au soir. Mon père a fini par dire : « rentrons à la maison maintenant. » MITRA disait qu’on devrait plutôt aller dormir dans un hôtel. Mais nous avons obéi à mon père et nous sommes rentrés. Quand nous sommes arrivés à la maison, un autre missile venait d’exploser. Mon père essaya encore de capter la radio étrangère. Moi, je lui ai pris l’appareil, j’ai mis une cassette et j’ai commencé à danser. Mon père se leva, il me prit dans ses bras et nous avons dansé ensemble. Puis maman et MITRA nous ont suivi. Je me souviens très bien du visage de MITRA. Il était mouillée par les larmes pendant qu’elle dansait. Nous avons beaucoup dansé cette nuit-là et pendant toute la durée de notre danse, je n’étais inquiète que d’une seule chose. Je fixais la fenêtre et je m’imaginais que si elle se brisait, les bouts de verre allaient entrer dans nos yeux et nos corps et nous déchiqueter. J’ai encore peur des fenêtres. Oui, nous avons beaucoup dansé et après, sais-tu où nous avons couché ? Sous la table de la cuisine. Je t’assure. Nous avions une table en pierre sous laquelle nous nous sommes blotti tous les quatre. Je dormais près de mon père. J’étais tellement contente de dormir près de lui.

 

Pendant ce temps, NAHID contemple des photos dans album qu’elle a trouvé dans un carton.

 

NAHID

Ça va ! Ça va !

 

LA MERE

Qu’est-ce que tu racontes ?

 

NAHID

Je parles à cette bougie...

 

LA MERE

NAHID, tu peux arrêter un peu ces bêtises ?

 

NAHID

Quand je regarde ces photo, je comprends ce qui m’est arrivé pendant ces deux années. Rien que depuis deux semaines, j’ai perdu quatre kilos. Je fais cinquante et un kilos maintenant. Au début de notre mariage, je faisais soixante trois kilos. Je me souviens.

 

LA MERE

C’est à force de t’énerver et de te faire du souci pour rien. A force d’être désagréable et exigeante.

 

 

NAHID

Maman, je ne veux pas que tu recommences...

 

LA VOIX DE LA FEMME

Quoi ? Tu te venges ?

 

LA VOIX DE L’HOMME

Mais non. Tu sais bien que je t’aime.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Oui, je vois à quel point.

 

LA VOIX DE L’HOMME

Ce personnage n’a rien à voir avec toi.

 

LA VOIX DE LA FEMME

A d’autres.

 

LA VOIX DE L’HOMME

Quoi ?

 

LA VOIX DE LA FEMME

Tu veux que je sois plus clair ? Va raconter tes conneries à d’autres...

 

NAHID

...perdu quatre kilos. Je fais cinquante et un kilos maintenant. Au début de notre mariage, je faisait soixante trois kilos. Je me souviens.

 

LA MERE

C’est à force de t’énerver et de te faire du souci pour rien. A force d’être désagréable et exigeante.

 

NAHID

Maman, je ne veux pas que tu recommences...

LA MERE

Tu n’as pas eu l’occasion de tomber sur un mauvais mari. Observe bien les autres hommes et tu comprendras qu’ALI est un bon mari.

 

NAHID

Tu as raison. Un homme qui fait la tête et qui nous abandonne dans une telle situation, c’est un très bon mari.

 

LA MERE

C’est de ta faute s’il est parti. Tu n’es pas capable de parler gentiment avec les gens. Regarde ce que tu as fait avec ton frère.

 

NAHID

Ça suffit maman. Je suis épuisée.

 

LA MERE

Tu as tellement râlé qu’ALI a fini par te répondre. C’est de ta faute si tu te conduis mal avec ton mari. Tu ne sais pas le dompter.

 

NAHID

                   Avec un sanglot

Bon sang, j’en ai marre que tu me répètes tout le temps la même chose. Vous m’emmerdez tous autant que vous êtes.

 

                   Elle jette au loin l’album de photos.

 

LA MERE

Quoi ? Je ne dis ça que pour ton bien.

 

NAHID

Maman, si je te demande quelque chose, tu me promets de me dire la vérité ?

 

LA MERE

Bien sûr que je te le promets.

 

NAHID

Est-ce que tu m’aimes vraiment, maman ?

 

LA MERE

Qu’est-ce que tu racontes ? Bien sûr que je t’aime. Tu es ma fille.

 

NAHID

Maman, chaque fois que je fais un cauchemar, je rêve que tu viens me couper la tête avec un couteau de cuisine.

 

LA MERE

Mon Dieu ! Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre !

 

NAHID

Je me rends compte que je rêve, mais je n’arrive pas à me réveiller. J’essaye de réveiller ALI, mais il n’y a rien à faire. J’ai beau me débattre, je n’arrive même pas à me lever. Alors tu te penches sur moi et dès que tu mets la lame sur ma gorge, je sursaute et je me réveille avec terreur...

                   Une explosion.

 

LA MERE

YA MAHDI ! Viens toi-même à notre secours !

 

NAHID

ALI va appeler tout de suite. Tu ne me crois pas ? Attends un peu, tu vas voir.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Le premier jour, il n’y a eu que deux ou trois missiles.

 

LA VOIX DE L’HOMME

Je sais bien.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Alors pourquoi tu as rajouté toutes ces explosions ?

 

LA VOIX DE L’HOMME

Je n’ai rien à faire de la réalité.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Je pense que ce serait mieux si tu écrivais par rapport à la réalité.

 

LA VOIX DE L’HOMME

Mais non !

 

                   Sonnerie de téléphone.

 

NAHID

Allô ?... Allô ?... Allô, c’est toi ALI ? Oui, c’est toi. Pourquoi tu ne réponds pas ? A quoi ça sert de rester en ligne et ne rien dire ?

 

LA MERE

Raccroche. NASSER doit sûrement essayer d’appeler.

 

NAHID

Je vais raccrocher. Tu ne veux rien me dire ? Ça y est, je raccroche.

 

                   Elle raccroche. On entend frapper à la porte.

 

NAHID

Oui ?

 

                   Pas de réponse

 

Qui est-ce ?... C’est toi, NASSER ? C’est toi ?

 

LA MERE

Pourquoi tu n’ouvres pas la porte ?

 

NAHID

Maman, il faut que je sache qui c’est pour ouvrir...

 

                   On frappe à la porte.

 

NASSER, c’est toi ?

 

LA MERE

NASSER, mon fils, c’est toi ?

 

                   On frappe à la porte.

 

NAHID

Qui que tu sois, je n’ouvrirai pas la porte tant que tu ne m’auras pas répondu.

 

 

Noir.


 

Scène 3

 

 

 

 

 

LA MERE

                   Elle répète une prière.

ALLÂH O MASALE ALÂ MOHAMAD VA ÂLE MOHAMAD... ALLÂH O MASALE ALÂ MOHAMAD VA ÂLE MOHAMAD... ALLÂH O MASALE ALÂ MOHAMAD VA ÂLE MOHAMAD... ALLÂH O MASALE ALÂ MOHAMAD VA ÂLE MOHAMAD... ALLÂH O MASALE ALÂ... NASSER n’a pas appelé ?

 

NAHID

Il ne doit plus avoir de monnaie.

 

LA MERE

Si. Il m’a promis de m’appeler.

 

NAHID

Il attend peut-être son tour pour appeler d’une cabine.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Qui est-ce qui frappait à la porte ? Hein ? C’est à toi que je parle. Qui était derrière la porte ?... Tu n’es pas drôle...

 

LA MERE

ALLÂH O MASALE ALÂ MOHAMAD VA ÂLE MOHAMAD... ALLÂH O MASALE ALÂ MOHAMAD VA ÂLE MOHAMAD... ALLÂH O MASALE ALÂ MOHAMAD VA ÂLE MOHAMAD... ALLÂH O MASALE ALÂ MOHAMAD VA ÂLE MOHAMAD... ALLÂH O MASALE ALÂ... NASSER n’a pas appelé ?

 

NAHID

Il ne doit plus avoir de monnaie.

 

LA MERE

Si. Il m’a promis de m’appeler.

 

 

NAHID

Il attend peut-être son tour pour appeler d’une cabine.

 

LA MERE

ALLÂH O MASALE ALÂ MOHAMAD VA ÂLE MOHAMAD... ALLÂH O MASALE ALÂ MOHAMAD VA ÂLE MOHAMAD... ALLÂH O MASALE ALÂ MOHAMAD VA ÂLE MOHAMAD... ALLÂH O MASALE ALÂ MOHAMAD VA ÂLE MOHAMAD...

 

                   Sonnerie du téléphone.

 

Allô ?... Allô ?

 

                   NAHID s’empare du combiné.

 

NAHID

Allô ?... Allô ?... ALI c’est toi ? Je t’en prie, réponds-moi. ALI, on attend le coup de file de NASSER. Si tu veux dire quelque chose, fais vite. Sinon, je vais devoir raccrocher. Allô... Allô...

                   Elle raccroche.

 

LA MERE

Pour l’amour de Dieu. Mon petit n’a pas appelé. YA MAHDI. Viens à notre secours. Grand Dieu. Je t’ai confié mon fils. Protège-le où qu’il soit. ALLÂH O MASALE ALÂ MOHAMAD VA ÂLE MOHAMAD... ALLÂH O MASALE ALÂ MOHAMAD VA ÂLE MOHAMAD...

 

                   Deux explosions consécutives...

 

LA MERE

ALLÂH O MASALE ALÂ MOHAMAD VA ÂLE MOHAMAD... ALLÂH O MASALE ALÂ MOHAMAD VA ÂLE MOHAMAD...

 

Pendant qu’elle fait sa prière, NAHID a mis son fichu et donne le sien à la mère.

 

NAHID

Lève-toi, maman. Nous devons aller vite au sous-sol, dans le parking.

 

LA MERE

Je ne viens pas.

 

NAHID

Qu’est-ce que ça veut dire ?

 

 

LA MERE

J’attends le coup de fil de NASSER.

 

NAHID

Maman, tu n’entends pas ce qui se passe autour de toi ?... Allez lève-toi.

 

LA MERE

Je viens de te le dire. Je ne viens pas.

 

NAHID

Dans ce cas, je vais descendre toute seule.

 

LA MERE

Vas-y. Ne t’occupe pas de moi.

 

NAHID

Maman, on peut savoir ce que tu as ?

 

LA MERE

Qu’est-ce qu’il y a ? Je t’énerve aussi ? Alors mets-moi à la rue, comme ça tu seras tranquille. C’est ce que tu as fait avec les deux autres. Vas-y. Mets-moi dehors. Comme ça tu auras l’esprit tranquille...

 

NAHID

Maman !

 

                   On frappe à la porte.

 

Qui est-ce ?... Qui est derrière cette porte, bon sang ? Pourquoi tu ne dis rien ?

 

Quelqu’un glisse un papier sous la porte. NAHID lit le bout de papier.

 

Non, on n’en a pas. C’est un voisin. Il demande si on a du gingembre.

 

LA MERE

Ah !

 

                   Un temps

 

NAHID, j’ai froid. Tu ne peux pas descendre et mettre en route le chauffage ?

 

NAHID

J’ai peur, maman. Et puis, comment savoir quel tuyau correspond à notre chauffage ? Je ne comprends rien à ces choses-là. Mais à la première occasion, je vais apprendre la plomberie dans le cas où ces messieurs feraient à nouveau la tête.

 

LA MERE

ALLÂH O MASALE ALÂ MOHAMAD VA ÂLE MOHAMAD... Tu ferais mieux d’apprendre la politesse. ALLÂH O MASALE ALÂ MOHAMAD VA ÂLE MOHAMAD...

 

Sonnerie de téléphone, en plein milieu de la prière de LA MERE.

 

Si c’est NASSER, dis-lui que j’ai très froid. Qu’il vienne remettre le chauffage en route.

 

NAHID

Allô... ALI ? Je t’en supplie, réponds-moi. Je te demande pardon. Reviens. Nous sommes toutes seules. Nous avons besoin de toi, ALI ! Réponds-moi ! ALI ! Je te demande pardon. ALI, c’est toi ? Allô ?

 

LA MERE

Raccroche, NAHID.

 

NAHID

Tu voulais que je te demande pardon. Voilà, c’est fait. J’ai très peur, ALI ! Rentre à la maison ! Nous sommes seules. Reviens. Je t’en prie. Il n’y a que maman et moi, ici ! NASSER est sorti ! Nous avons très peur ! Reviens vite. Je t’aime, ALI ! Je t’ai demandé pardon.

 

LA MERE

Raccroche ce téléphone, NAHID ! NASSER est peut-être en train d’appeler.

 

NAHID

Pourquoi tu ne dis rien ? Je vais raccrocher pour que tu puisse venir tout de suite. Je t’en prie !

 

                   Elle raccroche.

 

Je suis sûre que c’est lui. J’en suis certaine.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Si un jour tu quittais la maison, il n’y a aucune chance pour que je te demande pardon. Même si tout est de ma faute, jamais je ne te demanderais jamais pardon.

 

LA VOIX DE L’HOMME

Mais si. Tu le ferais.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Non.

 

LA VOIX DE L’HOMME

Bien sûr que oui. Si tu étais dans sa situation, tu le ferais.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Impossible !

 

LA VOIX DE L’HOMME

Ne dis pas de bêtises.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Tu n’as qu’à essayer.

 

LA VOIX DE L’HOMME

Comment ? Il n’y a plus de bombardement maintenant.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Non. Impossible ! Je ne t’aurais jamais demandé pardon.

 

LA VOIX DE L’HOMME

Tu dis n’importe quoi.

 

Sonnerie du téléphone. LA MERE continue à prier tant qu’elle ne sait pas encore exactement qui est au bout du fil.

 

NAHID

Allô, on peut savoir dans quel bordel tu es allé te fourrer ? Non mais, on peut savoir ce qui te prend ? Rentre vite. Maman est en train de pleurer. C’est ce que tu voulais ?

 

LA MERE

                   Elle saisit le combiné.

Allô, si tu ne rentres pas tout de suite, je vais perdre la tête... NAHID, il nous dit de venir dans un abri. Il a raison, NAHID.

 

NAHID

                   Elle prend le combiné.

Je ne bougerais pas d’ici, tu m’entends. Et si tu aimes encore maman, tu rentres tout de suite à la maison.

 

                   A LA MERE

 

Tiens. Parle-lui toi même. Je ne vais pas supporter plus longtemps les caprices de ton enfant gâté pourri.

 

LA MERE

Allô, tu ne veux pas rentrer ? Non, je ne peux pas venir. Il fait trop froid dehors. Tu dois rentrer. Nous devons être tous ensemble. C’est plus sûr ici. Il y a deux étages au-dessus de notre tête. Je me fais mille soucis tant que tu es dehors. Ce n’est pas grave, s’il n’y a pas de taxi. Rentre à pieds. J’ai froid, tu sais. Il faut que tu mettes en route ce chauffage. Je ne suis pas contente de toi. Je ne suis contente d’aucun de vous. Aujourd’hui, je peux encore me débrouiller toute seule... et regarde avec quelle indifférence tu me traites... Alors qu’est-ce que ce sera quand la vieillesse l’emportera sur moi ? Je ne veux pas vous maudire... Mais je prie Dieu pour qu’un jour, vos enfants agissent de la même façon avec vous, pour que vous sachiez ce que votre pauvre mère a enduré par votre faute...

 

                   Elle raccroche avec colère.

 

NAHID

Il ne veut pas rentrer ?

 

LA MERE

Non. Et tout est de ta faute.

 

NAHID

Maman.

 

Sonnerie de l’Interphone de l’immeuble. LA MERE décroche.

 

LA MERE

Oui ?... Entrez... C’est ALI.

 

NAHID

Tu vois ? Je savais que c’était lui qui appelait.

 

                   LA MERE va ouvrir la porte.

 

Non, non. Je vais ouvrir moi-même.

 

LA MERE

Très bien !

 

NAHID

                   Elle se dirige rapidement vers la salle de bain.

Maman, trouve une excuse pour nous laisser seuls quelques minutes. Je voudrais lui parler.

 

Elle rentre dans la salle de bain. Peu de temps après, on frappe à la porte. NAHID sort de la salle de bain légèrement maquillée et les cheveux coiffés. Elle ouvre la porte. ALI entre, les bras chargés.

 

NAHID

Bonjour.

 

ALI

Bonjour. Bonjour maman.

 

LA MERE

Bonjour.

 

                   ALI allume la lumière.

 

Grand Dieu !

 

ALI

C’est inutile. Ils envoient des missiles depuis l’Irak.

 

LA MERE

Directement depuis l’Irak ?

 

ALI

Oui, directement.

 

LA MERE

YA MAHDI !...

 

NAHID

Tu es sûr ?

 

ALI

                   Il lui montre le journal qu’il tient à la main.

C’est marqué ici... Hier nous avons envoyé deux missiles sur l’Irak. Eh bien, aujourd’hui c’est leur tour.

 

LA MERE

Qu’ils soient maudits par Dieu et le prophète...

 

NAHID

                   Elle commence à éteindre les bougies.

Oui. Dieu et le prophète n’attendaient que nos prières pour les maudire.

 

ALI

Où est NASSER ?

 

NAHID

Il est sorti.

 

ALI

Il a choisi son jour pour sortir...

 

 

NAHID

Monsieur fait la tête...

 

ALI

Je suppose que tu n’as rien à te reprocher dans cette histoire ?

 

NAHID

Tout ce que je sais, c’est que ce sont les femmes qui boudent et qui font des manières. Mais chez nous, c’est le contraire. Ce sont les hommes qui font la tête.

 

ALI

Quand tu dis « les hommes », tu m’inclus dans le lot, n’est-ce pas ?

 

 

LA MERE

Mes enfants, arrêtez de vous battre.

 

NAHID

Elle se retourne et passe à côté d’une bougie qu’elle n’éteint pas.

Je n’ai rien à faire de toi.

 

ALI

C’est à moi que tu parles ?

 

NAHID

Non. Je parlais à cette bougie.

 

                   ALI se dirige vers le téléviseur et l’allume.

 

La télé s’est abîmée pendant le déménagement. Combien de fois j’ai répété à NASSER de faire attention aux déménageurs.

 

LA MERE

Vas-tu un jour arrêter de râler, NAHID ?

 

NAHID

                   A ALI

Tu voulais me dire quelque chose ?

 

ALI

Où est la radio ?

 

NAHID

Où sont tombés les missiles ?

 

ALI

Je l’ignore. J’étais assis dans ma voiture, garée près d’une cabine téléphonique. A chaque fois qu’il y avait une explosion, j’appelais ici et chez mon père.

 

NAHID

Tu as eu raison de rentrer. Si tu n’étais pas revenu, je ne t’aurais plus jamais parlé. Plus jamais.

 

ALI

Ne reste pas près de la fenêtre. Les ondes de l’explosion peuvent briser les vitres et les bouts de verres peuvent te rentrer dans les yeux.

 

NAHID

Tu as bien fait de revenir.

 

ALI

On a du ruban adhésif ?

 

LA MERE

Je vais me reposer. Je suis très fatiguée.

 

NAHID

Bien, maman. Pourquoi faire, le ruban adhésif ?

 

 

ALI

Je vais en mettre sur les vitres pour éviter qu’elles se brisent. Tout à l’heure, un missile a explosé près de la rue où j’étais. Les vitres de la cabine ont éclaté en mille morceaux. Une chance que je n’étais pas dedans.

 

LA MERE

Dieu a eu pitié de toi, mon enfant. Tu as eu de la chance.

 

 

ALI

Alors on en a ?

 

NAHID

Oui, mais je ne sais pas si on va le retrouver dans ce fouillis...

 

LA MERE

Je sais dans quel carton il est. Tiens, celui-là.

 

NAHID

ALI, d’abord tu ferais mieux d’aller mettre en route le chauffage.

 

LA MERE

NAHID.

 

NAHID

Oui, maman.

 

LA MERE

Tu me réveilleras si NASSER rappelle ?

 

NAHID

Oui, maman.

 

                   ALI sort. LA MERE, du seuil de la chambre.

 

LA MERE

NAHID, combien de temps je vais devoir rester enfermée là-dedans ?


 

Scène 4

 

 

 

 

 

NAHID

NASSER n’a toujours pas appelé... Pourquoi tu restes silencieux comme ça ?

 

ALI

Que veux-tu que je dise ?

 

NAHID

Je ne sais pas. Dis quelque chose.

 

ALI

J’ai faim.

 

NAHID

Merci beaucoup. Merci d’avoir dit quelque chose.

 

ALI

De rien.

 

NAHID

ALI, à ton avis rien n’a changé entre nous ? Tu es comme d’habitude. Tu n’as vraiment rien à me dire ? Tu viens de rentrer. Bon, dis-moi ce qui se passe dehors... Les rues sont déserts ? il y a beaucoup de monde ? Quoi ? Tu peux avoir beaucoup de choses à dire. Tu es assis là, et tu ne dis rien.

 

ALI

Les rues sont désertes.

 

NAHID

Oui ?

 

ALI

D’abord, appelle ma mère !

 

NAHID

Attends un peu que NASSER téléphone pour que maman soit rassurée. J’appellerai ta mère ensuite. Ce n’est pas grave ?

 

ALI

Non.

 

NAHID

Bon, vas-y parle. Continue.

 

ALI

...Les rues étaient désertes... Une femme pleurait au coin de la rue.

 

NAHID

Pourquoi pleurait-elle ?

 

ALI

A ton avis ? Elle était paniquée.

 

NAHID

Oui ?

 

ALI

Je l’ai fait monter dans ma voiture.

 

NAHID

Ah, tu vois. Si je ne t’avais pas forcé à parler, tu ne m’aurais rien dit. Bon, tu l’as fait monter dans ta voiture... Continue.

 

ALI

Je l’ai accompagnée chez elle.

 

NAHID

Et elle continuait à pleurer ?

 

ALI

Oui.

 

NAHID

Elle était belle ?

 

ALI

Oui, elle était belle.

 

NAHID

Continue.

 

ALI

Il n’y a pas à continuer. Je l’ai simplement accompagnée chez elle.

 

NAHID

C’est tout ?

 

ALI

C’est tout.

 

NAHID

Elle s’est assise devant ?

 

ALI

Derrière. Question suivante ?

 

NAHID

Hier, une de mes amies t’a vu dans la rue SANAII. Elle m’a dit qu’une femme était assise devant avec toi.

 

ALI

Et alors ?

 

NAHID

Et alors ?

 

ALI

AHZAM était avec moi.

 

NAHID

Mais le signalement que mon amie m’a donné de cette femme n’avait rien à voir avec AHZAM.

 

ALI

Tu m’as traîné jusqu’ici pour qu’on s’engueule ?

 

NAHID

On ne s’engueule pas. Je veux seulement savoir qui était cette femme. Des fois qu’elle aussi, elle ait pleuré au coin de la rue, que tu aie eu pitié d’elle et que tu l’aie accompagnée chez elle...

 

ALI

Tu vois ? Là, tu me cherches. Tu veux...

 

NAHID

Comment ça ? Je veux seulement...

 

ALI

Je n’ai pas fini ma phrase. Je n’ai...

 

NAHID

Très bien. Qu’est-ce que tu veux dire ?

 

ALI

Je le savais. Je savais qu’en ouvrant la bouche, je m’exposerai à tes remontrances. J’aurais mieux fait de la fermer et de ne rien dire.

 

NAHID

Moins fort. Maman dort.

 

ALI

Je t’ai seulement dit que j’ai accompagné une femme qui pleurait et toi...

 

NAHID

Raconte ça plutôt à quelqu’un qui ne te connaît pas. Tu as fait exprès de...

 

ALI

                   La coupant

Je n’ai pas encore fini ma phrase. Je ne comprends rien à ce que tu me dis. Et je n’ai pas fini ma phrase...

 

NAHID

Tu as fait exprès de me raconter l’histoire avec cette femme pour me rendre jalouse.

 

ALI

Tu sais quoi ? Ça ne sert à rien de discuter avec toi. Je n’arrive jamais à parler franchement avec toi. Je dois à chaque fois peser le pour et le contre avant de sortir un mot, de peur que tu n’en fasse une mauvaise interprétation. Je ne peux donc rien te dire. Tu vois ? En ce moment même, je te parle et toi, tu me regardes avec des yeux ahuris et tu secoues la tête comme une folle.

 

NAHID

Je ne te regarde pas avec des yeux d’ahuris. Tu dis n’importe quoi.

 

ALI

Et ta tête ? Tu ne secouais pas la tête non plus ?

 

NAHID

Alors quoi ! Je n’ai plus le droit de secouer la tête maintenant ?

 

ALI

Ecoute, je ne suis pas venu ici pour me disputer avec toi.

 

NAHID

Ce n’est pas une dispute !

 

ALI

Si tu n’es pas contente, je peux m’en aller tout de suite.

 

NAHID

Qu’est-ce que ça veut dire ? Je me suis déjà excusée, non ?

 

ALI

Tu t’es excusée pour que je revienne ici mettre en marche le chauffage.

 

NAHID

T’es vraiment trop con, ALI.

 

Une explosion. LA MERE entre en courant et se précipite sur le téléphone.

 

LA MERE

Pourquoi vous ne décrochez pas ? Allô ? Allô ?

 

NAHID

Le téléphone n’a pas sonné, maman.

 

 

LA MERE

Mais si, je l’ai entendu.

 

NAHID

Maman, pourquoi tu es pâle comme ça ?

 

LA MERE

Le téléphone a sonné. Je l’ai entendu. N’est-ce pas ALI ?

 

ALI

Non maman.

 

LA MERE

Ah bon ?

 

NAHID

                   Elle met sa main sur le front de LA MERE.

Maman, tu n’es pas bien du tout. Tu as de la fièvre. Il faut t’emmener chez le médecin.

 

LA MERE

Je suis très inquiète. Pourquoi NASSER n’appelle-t-il pas ? J’ai vraiment très peur NAHID. Mon garçon n’a pas appelé ?

 

NAHID

Il va appeler. Il ne va pas tarder à appeler, tu vas voir.

 

LA MERE

Tu n’as pas été gentille avec lui. Je n’ai pas été gentille avec lui.

 

NAHID

ALI, elle ne se sent pas bien. Il faut l’emmener chez le médecin.

 

LA MERE

Je ne bougerais pas. Je ne bougerai pas d’ici tant que NASSER ne sera pas revenu.

 

NAHID

Ne fais pas l’enfant, maman. Tu as de la fièvre.

 

 

LA MERE

Je viens de te dire que je ne bougerai pas d’ici.

 

ALI

Je vais lui acheter des médicaments.

 

NAHID

J’ai des médicaments contre la fièvre. Mais je préfère l’emmener chez le médecin.

 

LA MERE

Vous ne m’emmènerez nulle part avec vous. Je resterai ici jusqu’à ce que NASSER revienne. Vous pouvez y aller tout seuls. Moi, je ne bouge pas d’ici.

 

ALI

Va chercher les médicaments.

 

NAHID va chercher des médicaments et un verre d’eau.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Il me revient un autre souvenir de la nuit de bombardements de missiles. Je ne sais pas si tu t’en souviens mais le bombardement avait été interrompu pendant plusieurs jours. Nous sommes alors revenus du Nord. Puis, quelques jours plus tard, tout a recommencé. Ma mère nous donnait des somnifères pour nous faire dormir le soir malgré les bruits d’explosions. Mon père était contre. Mais ma mère nous a tous convaincu de prendre ces cachets et de dormir tranquillement. Même mon père. Le lendemain, nous sommes reparti au Nord.

 

LA MERE

Dieu me pardonne. Il y a quelques nuits, j’ai rêvé de ton père. Je m’en souviens maintenant. J’ai rêvé qu’avec NASSER, nous étions en train de traverser une rue pour rentrer dans notre ancienne maison et nous avons croisé ton père. Il m’a sourit. J’ai caché mon visage avec mon fichu et je suis passée à côté de lui. Mais NASSER a serré la main de son père et ils se sont éloignés l’un à côté de l’autre. NAHID.

 

NAHID

Maman, tu ne te sens pas bien. Tu dois te reposer, maman. Lève-toi.

 

NAHID emmène LA MERE dans une autre chambre. ALI décroche le combiné et compose un numéro.

 

ALI

Bonjour. Je n’avais plus de monnaie. Très bien. Très bien. Passe-moi AHZAM. Allô. Bonjour, tu vas mieux ? Tu ne t’es pas encore habitué à ces explosions ? Prends deux somnifères et tu dormiras mieux. Tu nous enterreras tous, va. Prends un somnifère et couche-toi.

 

                   NAHID entre.

 

Passe le téléphone à maman.

 

                   Il tend le combiné vers NAHID.

NOIR.


 

Scène 5

 

 

 

 

 

NAHID

Tu veux me dire quelque chose ?

 

ALI

Non.

 

NAHID

On est le combien aujourd’hui ?

 

ALI

Le dix.

 

NAHID

Tiens. Dans vingt jours, c’est le nouvel an... Qu’est-ce que tu as à dire ? Dis-moi ce que tu veux. Ce sera peut-être la dernière chose qu’on se dira.

 

ALI

Je n’ai rien à dire.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Il est bizarre ce ALI. Pourquoi est-il comme ça ?

 

NAHID

Quelle heure est-il ?

 

ALI

Neuf heures vingt-cinq.

 

LA VOIX DE L’HOMME

Si tu savais que je pourrais mourir dans deux heures, que ferais-tu ?

 

LA VOIX DE LA FEMME

Je m’en irai.

 

 

LA VOIX DE L’HOMME

Tu t’en iras ? Où ça ?

 

LA VOIX DE LA FEMME

Je ne pourrais pas te voir mourir. Je m’éloignerais de toi. Je ne mettrai plus les pieds dans cette maison.

 

LA VOIX DE L’HOMME

Moi, je préférerais que tu sois près de moi dans une telle occasion. Que tu me regardes et que tu me parles.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Comme c’est mignon...

 

LA VOIX DE L’HOMME

S’il t’arrivait la même chose, tu peux être sûre que je ne serais pas loin de toi.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Moi, je ne pourrais pas.

 

NAHID

Où vas-tu ?

 

ALI

Chercher les autres cartons.

 

NAHID

Non. Pas maintenant. Je ne veux pas que tu sortes. Reste là et range ce qu’il y a ici...

 

                   Elle essaye d’ouvrir une boite.

 

Tu vas voir comment je vais te régler ton compte.

 

ALI

Quoi ?

 

NAHID

Je ne te parlais pas à toi. Ouvre-moi cette boite, je n’ai pas suffisamment de force pour ça.

 

ALI

Oui, tu n’as suffisamment de force que pour moi.

 

NAHID

Si seulement ça pouvait être vrai...

 

ALI

Qu’est-ce que je fais de tout ça ?

 

NAHID

Pose-les dans la chambre, on les rangera plus tard... Merci.

 

ALI se dirige vers la chambre. Peu de temps après, on entend une musique ou un air provenant de la chambre. ALI entre dans la pièce. Il tient un magnétophone à la main.

 

ALI

C’était à côté des affaires de NASSER.

 

NAHID

Elle s’approche d’ALI et baisse le son du magnétophone.

Si je te dis quelque chose, tu ne te moqueras pas de moi ?

 

ALI

Non.

 

NAHID

Dis-moi une jolie phrase.

 

                   ALI sourit.

 

Un peu avant ton arrivée, j’ai retrouvé dans un des cartons les lettres que tu m’écrivais avant notre mariage. Je n’arrivais pas à croire que c’était toi qui me les avais écrites. Tu m’avais écrit tant de jolies choses et moi, je ne m’en rappelais pas. Surtout les lettres que tu m’as écrites quand tu faisais ton service. Je suis prête à parier que toi-même, tu ne croiras jamais qu’elles sont de toi. Tu m’avais écrit que quand nous nous étions dit au revoir et que je m’étais éloigné de toi, tu avais pleuré. En ce temps-là tu savais pleurer. Tu savais me dire de belles choses.

 

LA VOIX DE L’HOMME

Pourquoi tu ris ?

 

LA VOIX DE LA FEMME

Je suis contente de voir que tu m’écoutais le jour où je t’ai dit toutes ces choses. Merci. Je pensais que tu étais seulement en train de me regarder et que, comme d’habitude, tu avais la tête ailleurs.

 

LA VOIX DE L’HOMME

Comme d’habitude ?

 

LA VOIX DE LA FEMME

La plupart du temps, quand je te parle, j’ai l’impression que tu es ailleurs.

 

NAHID

... au revoir et que je m’étais éloigné de toi, tu avais pleuré. En ce temps-là tu savais pleurer. Tu savais me dire de belles choses. Tu as beaucoup changé, ALI. Ne te vexe pas. Mais par exemple, ces derniers temps, quoi que je fasse pour toi, tu ne me dis même pas un merci. Tu pourrais me dire que tu m’aimes. Ça c’est une jolie phrase. Au début, tu savais me dire toutes ces choses. Tu m’écoutes ou pas ? Tu as entendu ce que je t’ai dit ou comme d’habitude, tu as la tête ailleurs ?

 

ALI

J’ai entendu.

 

NAHID

Qu’est-ce que je disais ?

 

ALI

Tu voudrais, à partir de maintenant, que je te dise de belles phrases.

 

NAHID

Tu te fous de moi ?

 

ALI

C’est ce que tu m’as dit.

 

NAHID

Tu as le visage sale. On voit que tu n’as pas pris de bain depuis trois jours. Tu devrais aussi changer de chemise. Tu n’es qu’un enfant. Il faut absolument te dire d’aller prendre ton bain. Tes collègues ne t’ont pas dit que tu sentais mauvais ? Que tu empestais la sueur ? Tu es sale du haut jusqu’en bas.

 

                   Une explosion.

 

Ce qui est encore pire que la mort, c’est de rester vivant sous les débris et finir sa vie mutilé et handicapé. Tu n’as pas peur ?

 

ALI

Non.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Fais quelque chose pour ce ALI. Il est vraiment bizarre...

 

NAHID

Tu veux dire que tu n’as pas du tout peur ?

 

LA VOIX DE LA FEMME

Et toi, tu avais peur ?

 

LA VOIX DE L’HOMME

J’avais atrocement peur. Mais j’avais honte qu’on le découvre. J’essayais de me consoler moi-même. Je me disais que la mort était une chose inévitable. Oui, tous les hommes meurent un jour. Et si je devais y passer de toutes façons, je n’avais qu’à mourir, peu m’importait le lieu. Mais en réfléchissant mieux, cette mort inutile n’arrivait pas à me convaincre tout à fait. Cette mort accidentelle ! Je murmurais doucement : « Mon Dieu, je n’ai encore rien vécu. Je n’ai pas encore vécu comme je le voulais. » Je pensais que rien n’allait changer après ma mort. Que mon absence passerait inaperçue aux yeux de tous, comme si je n’avais jamais existé. Je pensais que mon existence n’avait servi à rien et je m’en voulais terriblement.

 

NAHID

Je suis vraiment très inquiète pour NASSER. J’ai peur que par malheur quelque chose lui soit arrivé. Quelle heure est-il ?

 

ALI

Neuf heures vingt cinq.

 

 

NAHID

Tu m’en veux de montrer ma peur ?

 

ALI

Non.

 

NAHID

Si. Tu m’en veux. Je le vois dans tes yeux. Je te connais bien. Tu n’as pas besoin de me mentir. D’ailleurs tu m’énerves quand tu me mens pour me rassurer ou pour me consoler.

 

ALI

NAHID, quand NASSER appellera, demande-lui où il est exactement. Nous irons le prendre et nous sortirons de la ville.

 

NAHID

Quelle heure est-il déjà ?

 

ALI

Neuf heures vingt cinq.

 

                   LA MERE entre

 

LA MERE

NAHID.

 

NAHID

Oui maman.

 

LA MERE

J’ai peur que mon rêve soit prémonitoire, NAHID. J’ai peur. Mon garçon n’a toujours pas appelé ?

 

NAHID

Il a appelé, maman. Je n’ai pas eu le courage de te réveiller. Pas vrai ALI ?

 

ALI

Il a dit qu’il allait rentrer.

 

LA MERE sent qu’ils lui mentent. Mais comme si elle avait besoin de ce mensonge, elle prend NAHID dans ses bras et essaye de lui dire quelque chose sans y arriver.

 

NAHID

Maman, tu n’as pas besoin de me dire quoi que ce soit. Je te jure devant Dieu que NASSER a appelé.

 

                   On frappe à la porte.

 

Tiens. Le voilà NASSER.

 

LA MERE ouvre la porte. On aperçoit un homme et une femme derrière la porte.

 

LA FEMME

Excusez-nous...

 

LA MERE, voyant que ce n’est pas NASSER         , se retourne brusquement et rentre dans sa chambre en pleurant. ALI et NAHID se dirigent vers la porte.        

 

NAHID

Oui...

 

LA FEMME

Excusez-nous. Nous sommes vos voisins du dessus. Vous nous permettez de passer un peu de temps avec vous ?

 

NAHID

Entrez, je vous en prie.

 

L’homme et la femme entrent. C’est une femme jeune et un homme d’un âge moyen. L’homme est un handicapé. Sa tête est pliée vers le bas et un peu tordue. Il tient un coq dans une main et dans l’autre un crayon et quelques bouts de papiers. La femme est enceinte.

 

NAHID

Soyez les bienvenus.

 

PARVANEH

Merci. Excusez notre intrusion. J’ai l’impression que nous vous dérangeons à un mauvais moment. Votre mère n’avait pas l’air très bien.

 

NAHID

Non, non. Ce n’est rien. Mon frère n’est pas encore rentré et elle s’inquiète.

 

PARVANEH

Nous étions seuls dans la maison. Nous attendions mon mari, mais il n’est toujours pas rentré. Il aurait déjà du être la depuis une heure.  Nous ne pouvions plus rester enfermés. Il devrait déjà être là depuis une heure.

 

NAHID

Vous auriez du lui laisser un mot comme quoi vous êtes chez nous.

 

PARVANEH

Oui. Je lui ai laissé un mot sur la porte... Je m’appelle PARVANEH. Et lui, c’est SOHEIL, mon beau-frère.

 

SOHEIL griffonne quelques mots sur un bout de papier, il le donne à PARVANEH et se lève.

 

PARVANEH

                   Elle murmure

SOHEIL !

 

                   A NAHID

 

Excusez-moi, où sont les toilettes ?

 

ALI

C’est pour monsieur ?

 

PARVANEH

Oui.

 

ALI

Je vais lui montrer.

 

PARVANEH

Merci beaucoup.

 

ALI prend le coq que SOHEIL tenait dans sa main.

 

Vous nous excuserez pour les chants de ce coq. SOHEIL est seulement là pour quelques jours. Il rentre chez lui bientôt. Ce coq est son seul bonheur. Mon mari dit que SOHEIL aime les coqs depuis qu’il est tout petit. Chaque fois que son coq mourrait, on lui en achetait un autre. Avant vous, un couple habitait dans cet appartement. Ils avaient un petit garçon qui était fou de ce coq. C’était un garçon très bruyant et très coquin... Chaque fois que SOHEIL venait chez nous, le petit garçon sonnait à la porte et... Excusez-moi. Vous permettez que j’utilise votre téléphone pour appeler le bureau de mon mari ?

 

 

NAHID

Allez-y, je vous en prie.

 

PARVANEH

Notre ligne est coupée.

 

                   Elle compose un numéro.

 

Non, personne ne décroche.

 

NAHID

Où se trouve le bureau de votre mari ?

 

PARVANEH

                   Tout en composant un autre numéro

L’avenue de la République. Pourquoi, vous savez où les missiles sont tombés.

 

NAHID

Non.

 

PARVANEH

Allô, bonjour. Qu’est-ce que j’y peux ? La ligne est coupée. J’appelle de chez les voisins. Tu as des nouvelles des parents ? CYRUS n’est toujours pas rentré. Je suis très inquiète. J’ai appelé mais personne ne répond. Il devrait être là depuis une heure. Tu sais où les missiles sont tombés ? Alors ? Dieu soit loué. Dieu soit béni. Mais pourquoi restez-vous là-haut ? Descendez à la cave. Oh non. Non. La pauvre, la pauvre. N’en dis pas plus. Je ne veux rien entendre.

SOHEIL se lève, ouvre la porte d’entrée et écoute attentivement. Il a l’impression d’avoir entendu son frère. Mais il n’entend rien et regagne rapidement sa place.

 

Appelle vite maman pour lui dire que nous allons tous bien. Allô, écoute. Si la mère de Cyrus appelle, ne lui dis surtout pas qu’il n’est pas encore rentré. Au revoir.

 

                   Elle raccroche.

 

Ma sœur habite vers la rue du 25 SHAHRIVAR. Elle dit qu’un missile a explosé pas très loin de chez eux.  Dans une des maisons il y avait un anniversaire et elle était remplie d’enfants. Les ondes ont fait éclater les vitres et beaucoup d’enfants ont été touchés. Dieu sait combien sont morts. Ma petite dame, nous ne sommes plus en sécurité dans cette ville. Plus en sécurité du tout. Quand ils nous bombardaient avec leurs fichus avions, on se rassurait en se disant qu’on allait nous avertir avec des alarmes. Maintenant, il n’y a même plus d’alarme. En plus cette maudite ville est gigantesque. Ces salopards peuvent même nous balancer des missiles les yeux fermés, ils sont sûrs de détruire une partie de la capitale. C’est une mégapole qui regorge de monde. N’importe quel crétin qui s’est engueulé avec sa maman est descendu s’installer dans cette ville. Je vous jure, ma petite dame, que j’ai horreur de cette ville. Je ne sais pas ce qu’elle a pour attirer tant de monde. Je n’ai pas arrêté de dire à mon mari que je voulais qu’on parte d’ici. On n’a pas forcément besoin de sentir un missile au-dessus de sa tête pour sentir la mort de près. Il suffit de respirer l’air pollué de Téhéran pour se rapprocher chaque jour, à pas de géant, de sa tombe.

 

Pendant que PARVANEH continue à parler, SOHEIL écrit quelques mots sur un bout de papier qu’il donne à ALI. ALI lui dit, en coupant PARVANEH : « Elle est tombée en panne pendant le déménagement. »

 

Pardon ?

 

Elle se retourne vers ALI. ALI lui répond : « Je lui disais que la télé était tombé en panne pendant le déménagement. »

 

SOHEIL aime beaucoup le journal télévisé. Il connaît, d’ailleurs, très bien tout ce qui se passe dans le monde actuellement.

 

                   SOHEIL se lève et se dirige vers la porte.

 

CYRUS est arrivé ? Ton frangin est là ?

 

                   SOHEIL retourne à sa place.

 

Ma petite dame, je n’ai pas arrêté de dire à mon mari qu’on devrait plutôt aller habiter dans le nord. Ou même à VARAMINE. Nous avons un terrain là-bas. N’importe où, pourvu qu’on quitte cette ville pourrie. On paye une fortune de loyer ici, pour rien. Tout est tellement cher. Et l’air pollué. Tellement pollué.

 

SOHEIL passe un bout de papier à ALI qui lui répond : « Oui, oui... ».

 

Mais je ne vais plus baisser les bras maintenant. Nous avons loué cet appartement jusqu’à la fin du printemps. Je ne le laisserais pas louer un autre appartement dans cette ville. Nous devons aller habiter dans le nord. N’est-ce pas dommage de ne pas profiter de l’air pur du nord ? Tout est si vert. Maintenant, vu les circonstances, plus rien ne pourra me convaincre de rester. Nous devons quitter cette ville. Nous ne sommes plus en sécurité ici. Nous allons mourir en restant ici. On n’a pas ramassé notre vie au coin de la rue. Peut-être que l’Irak veut réduire cette ville en poussière. Je vais vous dire une bonne chose, ma petite dame. Le dernier missile, je l’ai vu de mes propres yeux. Il avait du feu qui sortait de derrière.

 

NAHID

Bon, je propose qu’on descende tous dans la cave.

 

PARVANEH

Non, il y a des souris là-bas. C’est un endroit très sale. Je dois faire attention au bébé. Non, la meilleure solution c’est de partir d’ici.

 

Auparavant, SOHEIL avait fait passer un bout de papier à ALI qui a déjà allumé une cigarette qu’il passe à présent à SOHEIL. PARVANEH sent l’odeur de la cigarette et se tourne vers SOHEIL.

 

Non. SOHEIL, mon ami. Vous avez déjà trop fumé. Cela suffit. Eteignez cette cigarette. En une heure, il a déjà fini un paquet. Merci SOHEIL. Merci d’éteindre cette cigarette.

 

                   SOHEIL éteint sa cigarette.

 

Merci. Merci. Merci. Merci. Ah ! Des bruits de pas. Regarde si c’est CYRUS qui rentre ?

 

SOHEIL ouvre la porte. Ecoute attentivement puis retourne à sa place.

 

Nous devons partir d’ici dès cette nuit. Je vous en fais juge, ma petite dame. Dites-moi si, dans mon état,  ce n’est pas de la folie de rester dans cette ville? Nous devons partir au moins à cause de ce bébé.

 

SOHEIL passe un bout de papier à PARVANEH.

 

Non, mon ami. Ce n’est ni le moment, ni l’endroit.

 

                   A NAHID

 

J’ai lu dans un livre qu’un fœtus commence dès cet âge à pleurer, à rire et à sentir la peur. Je suis très inquiète pour cet enfant. Il doit avoir tellement de craintes en ce moment. Peut-être même est-il en train de pleurer. Je n’y comprends rien. Et même si je comprenais quelque chose, je ne pourrais rien y faire. Combien de fois je lui ai répété que je ne me sentais pas encore en condition pour être mère. Que je n’étais pas encore prête à affronter cela. Que c’était encore trop tôt. Mais il a tellement répété : « un bébé... un bébé... ». Et voilà le résultat. Voilà un bébé. Je ne sais plus quoi faire maintenant.

 

SOHEIL passe un bout de papier à PARVANEH qui sans le lire, continue son monologue.

 

Je sais. La seule chose que je peux faire, c’est de dire à mon mari, quand il rentrera que nous devons quitter cette ville cette nuit. Non mais, je vous le demande, un bébé qui devra naître dans ces conditions, pourra-t-il être en bonne santé ? Je dois m’éloigner de ces bruits et de ce vacarme. Si je ne me sens pas bien dans ma peau, cela aura, à coup sûr, un effet négatif sur la personnalité de cet enfant. Oui, nous devons partir d’ici le plus rapidement possible. Dès qu’il sera là, je lui dirai de m’emmener à VARAMINE.

 

SOHEIL passe un bout de papier à ALI. ALI regarde sa montre et lui dit : « Neuf heures vingt-cinq »

 

Vous aussi, venez avec nous. Je vous jure que c’est une erreur de rester ici. Je propose même qu’on commence à ranger vos affaires tout de suite pour être prêts, dès que mon mari sera là, à partir tous ensemble à VARAMINE.

 

NAHID

Non. Non. Ne vous donnez pas de mal. Je vous en prie, asseyez vous. Vous ne devez pas faire trop d’efforts.

 

PARVANEH

Mais j’ai envie de m’occuper de quelque chose. Dans un cas pareil, il faut trouver une occupation pour passer le temps.

 

Elle lit le bout de papier que SOHEIL lui a passé.

 

Non. SOHEIL, mon ami. Vous ferez cela une autre fois. Je vous en prie, dites-moi ce que je peux faire pour vous aider. Les affaires de ce carton doivent vraisemblablement aller à la cuisine...

 

Une explosion. PARVANEH pousse un cri. Silence. PARVANEH pousse un autre cri.

 

Nous devons partir d’ici. Nous devons partir d’ici. Nous devons partir d’ici. Nous devons partir d’ici, je le sais.

 

SOHEIL sort de sa poche un harmonica et joue un air.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Tu ne l’as pas encore fini ?

 

LA VOIX DE L’HOMME

Non, mais bon, dans pas très longtemps... dans vingt minutes à peine, ils vont tous mourir...

 

LA VOIX DE LA FEMME

Ils vont tous mourir ?

 

LA VOIX DE L’HOMME

Oui.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Ce n’est pas une bonne fin.

 

LA VOIX DE L’HOMME

Beaucoup de gens sont morts.

 

LA VOIX DE LA FEMME

Toi, tu as survécu. Beaucoup de gens ont survécu.

 

LA VOIX DE L’HOMME

NASSER survivra. Il s’approchera de la maison. Mais ce ne sera plus vraiment une maison. Ça ressemblera plutôt à une ruine. Les décombres d’une maison. Un sanglot lui nouera la gorge. Il verra un coq qui le contemple au-dessus des décombres. Alors il se penchera et il pleurera. Dans la rue, devant les décombres... il pleurera. Et c’est la seule chose qu’il pourra faire.

 

FIN

 

Mars 1997

 

 

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